#2308 – La Mort Moderne – Carl-Heinning Wijkmark

«Bonjour. Je m’appelle Bert Persson, je suis directeur au ministère des affaires sociales et je vous souhaite la bienvenue au séminaire sur la phase terminale de l’être humain organisé par nos soins. » Protocolaire, glaçant, le début de La Mort moderne donne le ton. Pays : Suède. Époque : indéterminée. À l’origine de ce groupe de travail, un constat sans appel : une société asphyxiée par la pression fiscale, le chômage et surtout les retraites. Dans son introduction, Bert Persson, le modérateur, n’y va pas par quatre chemins : « Pour dire les choses de façon brutale, il va bientôt nous falloir pas mal de morts. Mais comment nous y prendre ? »

Il ne s’agira donc pas, durant ce séminaire, de chercher des remèdes mais plutôt de planifier un genre de « solution finale », d’organiser la mort des plus de 70 ans, via une « obligation librement consentie ». L’ombre du nazisme plane mais Persson s’en défend. Aksel Rönning, la voix de l’opposition, ne manque pas de relever la filiation : « “Gemeinnutz geht vohr Eigennutz” (L’intérêt commun passe avant l’intérêt particulier), disait (…) Hitler. » À quoi il sera rétorqué : « Mais on peut se demander s’il est normal que le simple nom de Hitler bloque également des formes douces et humaines de sélection pouvant s’avérer nécessaires pour sauver une nation de la ruine. »

Théoricien du groupe travaillant à l’Institut d’éthique médicale, Caspar Storm a nommé les forces antagonistes : « L’économie face à l’éthique (…), la valeur sociale face à la valeur humaine. » En effet, précise-t-il, le concept de « valeur humanitaire », définie par « l’utilité de l’existence future de tel ou tel individu, évaluée en argent », doit désormais s’imposer. De quelle manière ? En s’attelant à un « travail de manipulation », en particulier des personnes âgées, afin qu’elles choisissent par elles-mêmes d’en finir. « Nous avons là l’exemple type de la façon dont une réforme doit être menée pour s’imposer, en Suède. Sous une apparence de mouvement venu d’en bas, des profondeurs du peuple, elle est en fait venue d’en haut. »

#1690 – Tout s’efface

Il est tard. Ou il est tôt. Je regarde la fin du monde.

Elle ne dit rien, les branchements sont corrects, c’est juste la fin.

Maintenant, elle est prise de folie, de mouvements saccadés. Elle retire ses vêtements, touche la roche brûlante, provoque le chaos tant attendu.

Elle est splendide. Plonge dans le cratère.

C’est juste la fin. Tout s’efface.

#1177 – Baudelaire – Les Bijoux

La très-chère était nue, et, connaissant mon coeur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur
Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures.

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j’aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.

Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d’aise
A mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
D’un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S’avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s’était assise.

Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l’Antiope au buste d’un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !

Et la lampe s’étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu’il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d’ambre !

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

#141 – Amertume

Je n’arrive décidément pas à m’y faire, même si mon existence ne dépend en rien de tout ceci, de ce petit espace ego-maniaque où pour l’instant, je ne crée rien.

Cependant, « mon » précédent projet attirait quelques centaines de visiteurs; c’était peu, mais j’en étais assez satisfait, il y avait de l’espoir. L’espoir d’un jour prendre mon temps pour comprendre les arcanes de ce filet géant, d’en profiter pour réellement commencer à créer. Et puis, « tout s’emporta comme effacé par l’évaporation mécanique du nuage »…

Ailleurs, pourtant, certains vivent encore malgré qu’ils outrepassent allègrement les motifs de la mort de Painted Face(s)… C’est étrange.

Oui, je suis amer.

#52 – Il n’y a plus personne.

Les compteurs sont au plus bas, il n’y a plus personne ici, plus une âme pour jeter un œil, fût-il discret.

Painted Face(s) a vécu, il commençait à s’épanouir et, comme une tour qui s’élève puis qui s’écroule, il faut tout reprendre, recommencer tout en bas et attendre. Espérer.

Suspendu. Retour aux temps du puritanisme moyenâgeux. La sentence avant la mise en garde. Tant pis pour les fonds, tant mieux pour ceux qui les engloutissent.

Je publie donc aujourd’hui avec des gants et des pincettes.

03/03/21